
22 Déc 4 leçons contre-intuitives sur la transmission des savoirs
L’énigme de la compétence
Pourquoi tant de formations, aussi excellentes soient-elles, échouent-elles à transformer durablement nos pratiques ? Pourquoi un expert peut-il savoir exactement quoi faire, mais être incapable de le transmettre efficacement ? Cette énigme est au cœur de nombreuses frustrations, tant pour ceux qui apprennent que pour ceux qui enseignent.
La clé pour la résoudre se trouve dans une distinction aussi simple que profonde : celle entre le « savoir » et le « connaître ». Le savoir, c’est la théorie, l’information que l’on peut lire dans un livre. Le connaître, c’est l’expérience incarnée, la sagesse pratique qui guide l’action juste au bon moment. Confondre les deux, c’est comme croire qu’on peut apprendre à nager en lisant un manuel.
Cet article explore quatre idées surprenantes qui découlent de cette distinction. Elles remettent en question notre vision de l’apprentissage et de la transmission, et expliquent pourquoi, dans notre monde pressé, il est plus urgent que jamais de réapprendre à transmettre la connaissance véritable.
Leçon 1 : Vous confondez « savoir » et « connaître » (et c’est normal)
La première étape est de clarifier les termes. Cette distinction n’est pas nouvelle ; elle est au cœur de la pensée occidentale. Nous utilisons souvent « savoir » et « connaître » de manière interchangeable, mais ils décrivent deux réalités radicalement différentes.
Le « savoir » est objectivable, formel et transposable. C’est tout ce qui peut être écrit dans un manuel ou enseigné dans une salle de cours. Une équation mathématique, une procédure de sécurité ou les étapes d’une méthode de gestion relèvent du savoir. Il trouve ses racines dans l’idéal de Platon de l’epistêmê : une connaissance justifiée, universelle et stable.
Le « connaître », en revanche, est incarné, contextuel et lié à l’expérience vécue. C’est la compétence intuitive de l’artisan qui « sent » son matériau ou celle du manager qui perçoit une tension dans son équipe. Aristote nous rappelait déjà que pour agir dans le monde réel, le savoir seul est insuffisant ; il faut la techne (le savoir-faire) et la phronesis (la sagesse pratique). C’est une connaissance tacite, difficile à verbaliser mais essentielle. Comme le dit la métaphore, « aucun manuel ne remplace le moment où l’on se jette à l’eau. »
Le philosophe Michael Polanyi a parfaitement résumé cette idée avec sa célèbre formule sur le savoir tacite :
« Nous en savons plus que nous ne pouvons en dire. »
Cette distinction est cruciale : on ne transmet pas une connaissance vécue comme on enseigne une théorie. Le savoir s’enseigne, mais le connaître se partage, s’expérimente et s’incarne. L’ignorer est la cause première de l’échec de nombreuses initiatives de transmission.
Leçon 2 : Transmettre, c’est prendre le pouvoir… et accepter de le perdre
La transmission n’est jamais un acte neutre. Elle est traversée par un paradoxe fondamental qui la rend à la fois puissante et vulnérable.
D’un côté, celui qui transmet détient un pouvoir. Il décide quoi enseigner, comment le faire et à qui. Comme l’a analysé le philosophe Michel Foucault, le savoir est toujours lié à des rapports de pouvoir. Dans une entreprise, un senior peut retenir son savoir pour rester indispensable, utilisant sa connaissance comme un levier de domination.
Mais de l’autre côté, une transmission réussie est un acte de lâcher-prise. Transmettre efficacement, c’est accepter que l’autre devienne autonome. Pour la philosophe Hannah Arendt, c’est là le double mouvement de l’éducation : un acte conservateur, qui préserve un héritage, et en même temps un acte révolutionnaire, qui prépare l’autre à innover et donc, potentiellement, à nous dépasser. C’est un acte de confiance qui nous rend vulnérable. D’où les résistances : « Si je lui apprends tout, que deviendrai-je ? »
Cette double nature, à la fois prise de pouvoir et acceptation de sa perte, explique pourquoi le mentorat et la succession sont des processus si délicats. Et ce paradoxe est rendu quasi impossible à naviguer par la dynamique même de notre époque…
Leçon 3 : Notre époque d’accélération est l’ennemie de la connaissance profonde
Si cette distinction est si importante, pourquoi est-elle si souvent ignorée ? La réponse se trouve dans notre rapport moderne au temps. L’accélération sociale, la fragmentation de notre attention et l’illusion de l’accès instantané à l’information sont les ennemies de la connaissance profonde.
Notre époque favorise le « savoir » rapide et superficiel. Mais cette culture de l’immédiateté a un coût. Pour le sociologue Zygmunt Bauman, nous vivons dans une « modernité liquide » où les repères stables, nécessaires à la transmission, se dissolvent. L’attention est constamment morcelée, et comme le notait le philosophe Paul Virilio, « la vitesse tue la mémoire ». Sans temps pour l’intégration, le savoir reste à la surface.
Le « connaître », lui, exige l’inverse : du temps long, de l’immersion, des répétitions et des « temps morts » pour la réflexion. En confondant l’accès à l’information (Google) avec la compréhension réelle, nous nous appauvrissons. On peut connaître toute la théorie du leadership (savoir) sans être capable de diriger une équipe en pleine crise (connaître).
Comme le résume le sociologue Hartmut Rosa, notre modernité nous enferme dans une course effrénée.
« La modernité est une course où la ligne d’arrivée fuit sans cesse. »
Dans cette course, le temps nécessaire pour transformer le savoir en connaissance incarnée est la première victime.
Leçon 4 : Confondre savoir et connaître n’est pas anodin, c’est dangereux
Cette confusion n’est pas une simple erreur sémantique ; ses conséquences sont concrètes et dangereuses à tous les niveaux de la société.
- Pour les individus : Accumuler des savoirs théoriques sans les ancrer dans l’expérience mène à un « burn-out cognitif » et à une profonde désorientation face à l’imprévu. On sait tout, mais on ne sait rien faire quand la situation dévie du manuel.
- Pour les organisations : Une entreprise qui ne valorise que les procédures (le savoir) devient fragile. Quand les seniors partent, ils emportent avec eux leur « connaître », laissant derrière eux une organisation sans mémoire et incapable de faire face aux crises.
- Pour la société : Comme le craignait le philosophe Walter Benjamin, la « reproductibilité technique » de l’information (le copier-coller du savoir) tue l' »aura » de l’expérience vécue et transmise. Les débats deviennent technocratiques, saturés de chiffres (savoir) mais vides de sagesse (connaître), menant à un appauvrissement culturel et une polarisation stérile.
En valorisant uniquement le savoir mesurable et facilement transmissible, nous devenons collectivement plus fragiles, moins résilients et moins capables de naviguer dans un monde complexe.
Conclusion : Et si on réapprenait à apprendre ?
Pour progresser, individuellement et collectivement, nous devons de toute urgence rééquilibrer notre quête de « savoir » avec la culture du « connaître ». Il ne s’agit pas de rejeter la théorie, mais de comprendre qu’elle n’est qu’une moitié du chemin.
Les solutions existent et sont les antidotes directs aux maux de notre époque. Face à la fragmentation du temps et à l’accélération, le mentorat recrée des liens de temps long ; face à la superficialité de l’information, les communautés de pratique ancrent l’apprentissage dans l’action collective ; face à la passivité des savoirs théoriques, les pédagogies de l’expérience revalorisent l’essai et l’erreur. Ces approches ont toutes en commun de replacer l’humain et la lenteur au centre de la transmission.
La véritable question n’est donc pas technique, mais culturelle. Dans un monde obsédé par la vitesse et l’information, comment pouvons-nous recréer les espaces de lenteur et de dialogue nécessaires pour transformer le savoir en sagesse ?
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